"PETIT RESUME DE L’HISTOIRE DU TRAVAIL" par ANNIE

Préambule

De la Bible aux Lumières, le labeur a longtemps été considéré comme une corvée, voire une malédiction. Or, dans le monde actuel, la conviction s’est répandue qu’il est positif de travailler et que ce qui occupe nos journées – et parfois nos nuits – devrait en plus nous épanouir et nous rendre heureux.

Notre société est la première à suggérer que le travail devrait être autre chose qu’un châtiment ou une pénitence…

L’homme condamné à trimer pour réparer le péché d’Adam se ferait donc un plaisir de travailler même quand il n’y serait pas obligé financièrement ?

Comment en est-on arrivé là ?

Quels sont les processus qui ont amené le travail à changer de forme pour prendre celle qu’on lui connaît actuellement ?

 

Pendant longtemps, le travail n’a pas été un bloc monolithique séparé des autres dimensions – symboliques et religieuses, politiques, culturelles – du monde social.

Il n’était pas non plus au fondement de l’ordre social. Les sociétés primitives ne connaissent pas la « valeur » travail. Certaines n’ont même pas de mots distincts pour séparer les activités productives des autres comportements humains.

Les activités nécessaires de ces sociétés correspondent à des besoins tels que la faim, la soif, la sécurité, la protection contre les intempéries ; pour satisfaire ces besoins, on a une action sur l’environnement – un travail – qui donne un produit (un bien ou un service consommable) d’où résulte la satisfaction du besoin. Les besoins sont satisfaits en peu de temps et avec le minimum d’efforts. L’idée de besoins illimités est inexistante, la logique d’accumulation et de production pour l’échange aussi. Quand les besoins sont satisfaits, on passe à d’autres activités plutôt sociales et ce sont elles qui structurent la société.

 

Premier grand changement : l’invention de l’agriculture et de l’élevage qui modifie le rapport au territoire.

Le surplus de subsistance qu’ils permettent rend possible la sédentarisation. La sédentarisation amène la délimitation du territoire et la propriété privée. Plus tard, l’urbanisation est la conséquence de la productivité agricole. C’est le terreau où vont se développer l’invention, la multiplication et la complémentarité des activités : les métiers puis le commerce, l’invention de l’écriture, le calcul… La civilisation !

D’abord, il n’est question que d’un échange de services avec le voisin : le troc. Déjà, le produit du travail échappe à l’homme et sert à satisfaire les besoins d’autrui.

Puis il y a l’invention d’un médium d’échange : tout ce qui était rare, facilement transportable, pouvait jouer le rôle de médium d’échange : peaux,  pierres précieuses, métaux précieux… et plus tard «  les papiers avec la précieuse signature ». C’est le début de l’illusion que le médium est une richesse en soi alors que c’est le travail qui est la source de la richesse.

Petit à petit, on va vers une dévalorisation du travail non rémunéré.

alternatives à l’argent : l’autosuffisance

                                    le troc

                                    le don

Dans le régime d’autosuffisance, le travailleur exerce toutes ses facultés dans la réalisation de son travail :

la conception (but et moyens)

la décision

l’exécution

la satisfaction résultant de l’action

Le travailleur se sert de sa tête et de ses mains.

Avec l’invention du chef et le régime de division des tâches, l’autorité se réserve le rôle de la « tête », elle s’approprie la fonction de conception et de décision. Les subordonnés sont réduits au rôle d’exécution. La civilisation gréco-romaine voyait dans le travail une corvée qu’il valait mieux abandonner aux esclaves. Pour Platon et Aristote, il n’y avait d’accomplissement possible qu’à travers une source de revenus privés permettant d’échapper aux obligations quotidiennes et de se consacrer librement à la contemplation de questions morales et éthiques. Aristote a fait l’apologie de la vie politique qui n’est pas « travail » mais « lieu privilégié de la réalisation de soi ».

Dans la civilisation judéo-chrétienne il est en même temps un acte divin (que Dieu se repose le 7ème jour suppose qu’il ait travaillé les 6 jours précédents) et un acte humain rendu obligatoire par le départ forcé du Paradis. « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » : véritable punition : l’homme doit s’accomplir dans l’effort et la peine. « Le sol sera maudit à cause de toi, tu auras beaucoup de peine à en tirer ta nourriture ».

Tout cela, ce sont des réinterprétations tardives, car ce n’est qu’au XIXème siècle – évidemment !- que l’on envisage la possibilité d’un dieu travaillant à la création du monde. En fait, il n’agit pas, il ordonne : « Dieu dit… et cela fut fait ainsi. »

En réalité, tout au long de l’Empire Romain et du Moyen-âge, il y a dédain et mépris du travail. De plus, dans la religion chrétienne, accumuler des richesses, aspirer à plus que le nécessaire, est pécher. Le travail vaut plus pour sa dimension spirituelle que matérielle, l’ascèse et l’effort détournent des tentations du monde ; on sait bien que « l’oisiveté est mère de tous les vices ». L’ordre social est vécu comme un ordre divin où chacun a sa place déterminée par Dieu et cela ne peut pas être remis en cause faute de quoi on attente à Dieu lui-même.

On a le clergé, la noblesse et les paysans (ceux qui entretiennent tout le monde), le travail n’est donc pas le fondement du lien social puisque le clergé et les nobles ne participent pas aux fonctions productives qu’ils jugent dégradantes. D’ailleurs, étymologiquement, le terme « travail » vient de « tripalium », sorte d’instrument de torture à trois pieds. Travailler signifie peine et malheur.

A la Renaissance, à travers des biographies d’artistes (Michel-Ange, Léonard de Vinci), on trouve des idées nouvelles sur ce que le labeur pourrait idéalement représenter : une voie d’accès à l’authenticité et à la gloire. Bien sûr, cela ne vaut que pour une élite artistique, on ne va pas dire à un serviteur ou un esclave que le travail pourra épanouir son vrai « moi ». Pour cela il faudra attendre la théorie moderne du management !

C’est donc lentement que vont s’opérer les transformations qui amèneront le XVIIIème siècle à inventer non seulement, dans son unité, la catégorie de travail, mais aussi à reconnaître sa valeur.

C’est à la fin du XVIIIème siècle dans les écrits de penseurs bourgeois comme Benjamin Franklin, Denis Diderot ou Jean-Jacques Rousseau que le travail change de catégorie : il n’est plus seulement un moyen de gagner de l’argent mais aussi une façon de devenir soi-même.

Cette réconciliation de la nécessité et du bonheur est typique de la perspective bourgeoise. Le travail est censé procurer l’argent nécessaire à la survie mais aussi la stimulation et l’épanouissement du Moi qui avaient été jusque là considérés come l’apanage exclusif des oisifs.

Dans le même temps, les gens ont commencé à éprouver une espèce de fierté dans le travail. Par exemple, Thomas Jefferson (1743-1826), 3ème président des Etats-Unis et rédacteur de la déclaration d’indépendance est fier d’avoir créé des Etats-Unis méritocratiques avec une apologie de l’effort et du mérite. La nouvelle aristocratie de la vertu et du talent a remplacé la vieille aristocratie des privilèges ; les postes prestigieux et bien rémunérés semblent accessibles sur la seule base de l’intelligence et des capacités réelles.

Cela suggère que l’emploi peut refléter quelque chose de votre personnalité.

Les penseurs chrétiens vont alors réviser leur point de vue sur l’argent et la richesse puisque auparavant il y avait condamnation de l’enrichissement individuel. Par exemple, les protestants américains suggèrent que Dieu demande à ses fidèles de réussir dans la vie sur un plan tant spirituel que temporel. La réussite sur terre est la preuve que l’on mérite une bonne place dans l’au-delà. A l’ère de la méritocratie, les tâches avilissantes sont regrettables mais méritées au même titre que les activités plus gratifiantes. Cela nous mène aujourd’hui à prêter au travail des vertus sans rapport avec ce que la réalité peut apporter : certains emplois sont gratifiants, mais la majorité ne l’est pas et ne saurait l’être !

Le protestantisme serait donc le terreau du capitalisme car l’attitude face au travail jusque-là négative CHANGE : travailler avec rigueur et honnêteté, gagner de l’argent, l’épargner ou le réinvestir ne sont plus synonymes de déchéance morale mais d’un nouvel ascétisme dans le monde. Max Weber, sociologue allemand soutient que la Réforme a favorisé l’esprit du capitalisme.

Au XVIIIème siècle, avec la révolution industrielle, la machine travaille plus et plus vite que l’homme et l’on croit que l’on n’aura plus à travailler ou si peu. On peut produire en grande quantité des biens et des services mis à la disposition d’hommes toujours plus nombreux. La science permet à l’homme d’agir sur la nature, de transformer le monde, le travail est une solution pour accéder à une nouvelle existence, à l’abondance universelle.

En 1776, le philosophe et économiste Adam Smith publie son livre « Recherches sur les causes de la richesse des nations ». Il s’intéresse au travail humain qui permet de créer de la valeur. C’est lui qui est à l’origine du travail conçu comme un facteur de production de richesses et de lien social :

une partie de l’activité humaine peut être vendue ou louée,

le travail est désormais le moyen de l’autonomie de l’individu,

le travail humain lui-même peut avoir un prix.

Tout est en place pour constituer le travail salarié et le salariat : des personnes louent leur force de travail moyennant rémunération à d’autres qui sont propriétaires des moyens de production (usines, machines, terres…) ; elles produisent un bien ou un service pour satisfaire des besoins, leurs propres besoins ou ceux des autres.

La régulation économique installe le travail au fondement de la vie sociale et oblige la société - si elle veut exister – à ne pas cesser de produire, d’échanger, de travailler.

Mais comme le note Dominique Meda, philosophe spécialiste du travail et inspectrice générale des affaires sociales : « même si au XVIIIème siècle le travail devient le fondement de l’ordre social (notamment parce que l’ordre qu’il détermine, fondé sur les lois d’ airain de la contribution et de la rétribution, semble suffisamment « naturel » et non arbitraire pour ne pas être sans cesse remis en cause), l’activité de travail elle-même n’est en aucune manière valorisée, glorifiée. »

C’est seulement au XIXème siècle que le travail prend une acception positive. Il est alors vu comme l’acte de création et d’expression de l’intelligence humaine source d’épanouissement individuel et outil majeur de civilisation. Grâce à lui, l’univers est humanisé, la nature façonnée, le monde environnant maîtrisé.

Hegel (1770-1831) contribue à cette vision du travail : le travail fait souffrir mais nous élève au-dessus de notre animalité. On travaille par obligation ou pour de l’argent mais en même temps, on peut se réaliser et être heureux.

Reprenant Hegel, Marx pense que le travail est le propre de l’homme, ce qui le distingue de l’animal. Il dénonce le travail aliéné, celui qui empêche toute liberté créatrice et rêve : « nos productions seraient autant de miroirs où nos êtres rayonneraient l’un vers l’autre ». Le travail devient synonyme d’œuvre.

Dominique Meda remarque : «  sur la sphère de la production se sont fixées soudainement toutes les attentes et toutes les énergies utopiques : d’elle viendra non seulement l’amélioration des conditions de vie matérielles, mais aussi la pleine réalisation de soi et de la société. »

Le Saint Siège va jusqu’à affirmer que « le travail est un droit et l’expression de la dignité humaine ».

Aujourd’hui, nous en sommes encore là, mais le désenchantement a commencé. Actuellement, la société capitaliste a su imposer à tous la nécessité du travail salarié. Le travail est un moyen au service de la logique capitaliste. Il est apparu dès le départ pour augmenter les richesses produites, il est un moyen d’acquérir un revenu pour l’individu et de faire du profit pour la classe capitaliste. Le travailleur est devenu une marchandise comme les autres.

Le capitalisme a même réussi à faire aimer et désirer aux travailleurs leur marchandisation et leur asservissement. L’ouvrier est allé jusqu’à revendiquer le droit au travail, revendication absurde : le travail ne peut être un droit, il ne doit être qu’un moyen pour satisfaire des besoins.

Le mouvement ouvrier n’est jamais radicalement sorti de l’idéologie bourgeoise.

La lutte contre le chômage se limite à réclamer un meilleur partage du gâteau capitaliste mais n’en conteste pas la nature. Cela entretient le mythe d’une sortie de la crise par le partage du travail. Cela renforce l’idée que le libéralisme est indépassable, qu’il n’y a plus d’alternative.

Cela renforce d’autant la domination bourgeoise en nous empêchant de réfléchir et d’imaginer d’autres rapports sociaux non fondés sur le travail salarié.

Au-delà de la lutte contre le chômage qui nous fait nous mobiliser pour conserver les emplois, il nous faut lutter plus globalement contre la misère généralisée qu’engendre le capitalisme.

Il nous faut donc mettre à bas le capitalisme, révolutionner la société en proposant des alternatives et en désacralisant le travail.

Paul Ariès nous dit que les milieux populaires ne pourront se libérer de l’idéologie du travail que s’ils s’émancipent en même temps de l’idéologie de la consommation. On peut se gausser de Sarkozy, mais son slogan du « travailler plus pour gagner plus » jouera gagnant tant que nous rêverons de partager le mode de vie des petits bourgeois. Nous resterons des forçats du travail tant que nous serons des forçats de la consommation. Une nouvelle gauche anti productiviste ne pourra donc bousculer le champ politique que le jour où elle sera enfin capable de proposer des solutions concrètes pour en finir avec la société du « toujours plus » avec le vieux rêve de l’abondance.

Assistera-t-on à la « fin du travail » ? Comme le prédit Jérémy Rifkin (économiste américain) « la transition d’une société s’appuyant sur l’emploi de masse dans le secteur privé à une autre fondée sur l’adoption de critères non marchands dans l’organisation de la vie sociale exige un bouleversement de notre vision du monde ».

Y sommes-nous prêts ?

En 1988, le philosophe André Gorz écrivait : »l’économie n’a plus besoin – et aura de moins en moins besoin – du travail de tous et de toutes. La société du travail est caduque ».

Nous savons tous que le chômage ne sera jamais supprimé. La boîte va mal : on licencie ! La boîte va bien : on investit dans l’automatisation et … on licencie ! Jadis, il fallait des travailleurs parce qu’il y avait du travail, aujourd’hui, il faut du travail parce qu’il y a des travailleurs et nul ne sait qu’en faire parce que les machines travaillent mieux, plus vite et moins cher.

Le « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » s’est transformé en « tu ne mangeras pas parce que ta sueur est superflue et invendable ».

Quel étrange paradoxe ! Cette société qui, à force de progrès techniques tend à libérer l’homme du travail a dans le même temps fait de celui-ci le fondement même de l’épanouissement personnel et de l’intégration sociale.

André Gorz souligne de façon très pertinente que « jamais la fonction irremplaçable, indispensable du travail en tant que source de lien social, de cohésion sociale, d’intégration, de socialisation, d’identité personnelle, de sens n’aura été invoquée aussi obsessionnellement que depuis qu’il ne peut remplir aucune de ces fonctions. »

En 1958, dans la condition de l’homme moderne, Hannah Arendt prophétisait : « ce que nous avons devant nous, c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail, c’est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire ».

NOUS Y SOMMES !

Je terminerai ce petit résumé de l’histoire du travail avec ces deux citations :

« Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. … Cette folie est l’amour du travail, la passion fusionnelle du travail poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture… »

LAFARGUE – Le droit à la paresse

« Le travail a été ce que l’homme a trouvé de mieux pour ne rien faire de sa vie. »

Raoul VANEIGEM – Nous qui désirons sans fin

 

Et je conclurai avec La Bruyère : « il ne manque  à l’oisiveté du sage qu’un meilleur nom, et que méditer, parler, lire et être tranquille s’appelât travailler »

 

Pour aller plus loin, un peu de lecture…..

Paul Lafargue : Le droit à la paresse

Bob Black : Travailler, moi ? Jamais !!

Yoland Bresson : Le revenu d’existence ou la métamorphose de l’être social

Dominique Meda : Le travail. Une valeur en voie de disparition – Le Travail( Que sais-je ) –Qu’est-ce que la richesse ?

Raoul Vaneigem : Nous qui désirons sans fin

Hannah Arendt : Condition de l’homme moderne

Thorstein Veblen : Théorie de la classe de loisir

Henry David Thoreau : Walden ou la vie dans les bois

Paul Aries : Le Mésusage- essai sur l’hypercapitalisme

André Gorz : Adieux au prolétariat - Métamorphoses du travail - Misères du présent, richesse du possible

Et bien d’autres encore ……..