Le NPA ou le vilain petit canard en campagne européenne par Philippe Corcuff

Publié le par comité NPA Loire Nord

Au cours d’une campagne européenne endormie et dans un climat social légitimement contestataire, le Nouveau parti anticapitaliste apparaît à droite et à gauche comme un vilain petit canard pour nombre de « ténors » politiques médiatiquement relayés. L’imaginaire conspirationniste n’en finit pas de dégorger ses stéréotypes : après l’inusable « complot juif », après le bushiste « complot islamique », le « complot d’extrême-gauche » fait son come back !

Dr Jekyll sur un vélo de la Poste

Heureusement pour nos concitoyens, face à d’obscures manipulations d’un Dr Jekyll/Mr Hyde sur son vélo de la Poste, de séquestrations de gentils patrons en sabotages « terroristes » de lignes TGV, de blocages « irresponsables » d’universités en soutiens illégaux à des sans-papiers, des Black Blocks « hyper-violents » du sommet de l’Otan de Strasbourg aux faucheurs volontaires non-violents (mais « destructeur du progrès ») d’OGM… : MAM veille, remplaçant au pied levé James Bond en vacances !

Pendant un tel show à rebondissements, on en oublierait presque les caprices de nouveau riche de notre Président, l’inhumanité ordinaire d’Éric Besson, les cadeaux aux banquiers de Christine Lagarde, les coups portés à l’Université par Valérie Pécresse et à l’hôpital public par Roselyne Bachelot, le bilan écologiquement microscopique de l’opération marketing dite « Grenelle de l’environnement » de Jean-Louis Borloo, les larmes de crocodiles versées sur les plans de licenciements par le gouvernement unanime…sans parler de la parole poussive de l’opposition officielle incarnée par Martine Aubry.

L’insoutenable légèreté du… cambouis

A gauche, d’autres lieux communs peuvent prendre le relais du « complot » dans la stigmatisation du NPA, en particulier le très demandé standard « l’extrême-gauche enfermée dans la pureté protestataire et refusant de mettre les mains dans le cambouis » (à chanter avec des trémolos dans la voix pour Z’élites ayant fort momentanément le souci du « peuple »). Mais de quel « cambouis » s’agit-il précisément ? Du « cambouis » de la vie des gens ordinaires (et là le NPA commence à avoir les mains en plein dedans ! ) ou du « cambouis » des jeux politiciens ?

Car, après tant d’expériences ayant prétendu « changer la vie » mais s’étant échouées sur des processus de monopolisation du pouvoir, un peu de prudence n’est-elle pas de mise ? Une réserve libertaire à l’égard de la politique professionnelle moderne n’apporterait-elle pas, même, un peu d’air frais dans un espace confiné ?

L’unité durable refusée (provisoirement ? ) par le Front de gauche

Selon le sénateur Mélenchon, le NPA, installé dans une posture de « pureté », mettrait plutôt en péril « l’unité » de la gauche de la gauche pour les élections européennes, en refusant de rejoindre son Front de gauche. Il oublie cependant de rappeler que le même NPA a proposé le chemin somme toute raisonnable d’une unité durable, et pas seulement circonstancielle afin de faire un « coup » électoral aux seules européennes.

Cela impliquait de passer en même temps un accord pour les européennes et pour les régionales qui suivent. Le PCF a dit non, se préparant à repartir avec le PS aux régionales, après la parenthèse européenne, dans la quête erratique de la survie d’un appareil en décomposition lente.

Dans le même temps, PCF, Parti de gauche et diverses personnalités « antilibérales » (et il y en a pléthore ! ) n’en finissent pas d’invoquer « la politique autrement » et « la rénovation de la politique ». Or, de tels discours peuvent tout à fait accompagner les pratiques les plus politiciennes. Le ridicule cumulard d’Arnaud Montebourg nous a même récemment montré qu’une bonne insertion au sein de la politique professionnalisée pouvait passer par sa critique (certes modérée : la VIe République ce n’était quand même pas l’autogestion généralisée ! ).

Ainsi, l’omission dans les discours publics des porte-paroles du Front de gauche de la proposition de couplage européennes/régionales faite par le NPA dès son congrès constitutif de février dernier, pour le renvoyer à l’enfer du « choix de la désunion », a déjà quelque chose de la manœuvre électoraliste davantage que du débat transparent et « rénové ». Les mains dans le cambouis d’une nouvelle aventure politique

Pourtant le NPA souhaiterait modestement, à son petit niveau, pouvoir commencer à transformer la politique en aventure désirable. Avec d’autres, bien sûr, beaucoup d’autres même, aux expériences politiques et biographiques diversifiées. En tout cas, s’il ne s’agit pas de nous ramener aux automatismes de la vieille politique. Cela appelle des tâtonnements, des erreurs inévitables, de l’inventivité bousculée par des urgences, une écoute attentive des autres points de vue critiques et radicaux, comme un « droit au doute » (selon l’expression d’Olivier Besancenot) après les tragédies du XXe siècle.

Les routines mentales et pratiques propres aux rails de la politique dominante, redoublées par les commentaires médiatiques, semblent rendre proprement impensable un tel projet. Il y a là, chez nombre de professionnels de la politique de droite et de gauche comme chez toute une série de journalistes en vue, quelque chose d’analogue à « l’esprit bourgeois » croqué par le philosophe Emmanuel Lévinas dans un de ses premiers textes, « L’Evasion » (1935) :

« Contre l’avenir qui introduit des inconnues dans les problèmes résolus sur lesquels il vit, il demande des garanties au présent. Ce qu’il possède devient un capital portant des intérêts ou une assurance contre les risques et son avenir ainsi apprivoisé s’intègre dès lors à son passé. »

Lévinas, déjà à la recherche d’une ouverture de l’être, lui préférait « le besoin d’évasion ». Michel Foucault (dans « Le Philosophe masqué », en avril 1980, repris dans « Dits et écrits ») opposa bien plus tard « la curiosité » critique pour le monde, entendue comme « le soin qu’on prend de ce qui existe et de ce qui pourrait exister », aux « jérémiades répétitives » de la rancœur (qui ronge de l’intérieur ceux qui en sont porteurs). L’Europe autrement

On pourrait également évoquer l’esprit d’aventure. Bref le souffle de la brise, un horizon élargi, des senteurs altermondialistes inédites ! Le rêve à portée de luttes d’une Europe de la redistribution des richesses, du souci insistant de l’avenir écologique de la planète, de la citoyenneté active jusque sur les lieux de travail et des individualités créatrices.

Une Europe multiculturelle et métissée, reconnaissant les droits des minorités, accueillant la Turquie, ouverte sur le Sud, rompant avec les logiques coloniales et les politiques de la canonnière. Une Europe portée par les convergences des mobilisations sociales comme des expérimentations alternatives et, dans leur sillage, d’une gauche anticapitaliste européenne naissante. Avec comme boussole principale l’exploration d’autres mondes possibles que le monde-marchandise…

Cela ne sera pas de la tarte, surtout avec nos petits bras (peu) musclés et nos esprits encore ensommeillés, mais c’est quand même plus passionnant que le cirque qu’ils appellent indûment « politique », non RE

Publié dans Elections Européennes

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